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203 kilomètres

Il est un peu plus de cinq heures du matin, sur les quais déserts de la gare Lille-Europe. Le TGV s’élance vers Lyon, lentement. Il s’arrête à Arras, puis Roissy et Marne-la-Vallée. Le train traverse les plaines de la Sologne où le jour se lève peu à peu sur les prés enneigés. Une voix annonce dans les haut-parleurs que la vitesse va être réduite, il y a de la neige sur la voie, ça ne sera pas 270 kilomètres par heure mais 220, peut-être que nous aurons un peu de retard à Lyon. Un enfant sommeille de l’autre côté de la rangée. Le jour s’est maintenant levé sur les prés et la neige s’est arrêtée. On arrive à Lyon avec un tout petit peu de retard c’est vrai, mais il reste quelques minutes pour prendre un train vers Mâcon. Il pleut. Juste le temps d’attraper quelques pièces, d’acheter cent grammes de bugnes à trois euros dans une petite boulangerie. Un coup d’oeil sur l’affiche d’un festival de philatélie. Un bus va partir en avance, finalement. Ça ne sera pas la ligne 7 vers Châlon mais la 9, qui s’en va vers Digoin. J’aurai une petite heure d’avance. Téléphone à Cluny, voix heureuse au téléphone, pas de souci, le repas est prêt de toute façon.

La pluie tombe encore sur le parking de Mâcon-Ville. Le chauffeur du bus ouvre les portes avec un quart d’heure d’avance en nous faisant promettre de ne pas manger sur les sièges. Onze heures et demie, une demie-heure de route vers Cluny. Les clochers se détachent peu à peu dans le ciel qui vire au bleu, un bleu d’hiver. Je t’aperçois à travers les vitres dans ta cuisine, guettant l’arrivée du bus. Il a un peu d’avance, tant mieux. Quelques centaines de mètres de trottoir à parcourir en faisant attention aux flaques pour ne pas salir les belles chaussures que je veux te montrer. Le fleuriste d’à côté a commandé des nouvelles affiches, d’un rose fluo qui te fait doucement sourire. La porte est ouverte, tu es là, juste derrière.

Le repas est prêt sur la table de la cuisine. Ta maison est belle dans ce soleil de janvier. Tu me montres encore une fois ce nouveau salon que tes enfants et petits-enfants ont aménagé à Noël dernier, c’est tellement bien d’y être dis-tu. On passe à table, hors de question de perdre un instant, il y a de la route à faire. Il y a des olives, du jambon tout frais. Tu as fait revenir des courgettes et des tomates dans de l’huile d’olive, préparé du comté et des petits gâteaux. Le fromage blanc est sorti, au cas où, tu insistes un peu mais j’ai mangé des bugnes tout à l’heure. On prend le temps, le temps de parler des uns et des autres, de mes frères, ma sœur, de mon amoureuse. Tu te souviens de tout. Et est-ce qu’elle se plait, Léa, en Guadeloupe ? Là bas dans le salon tes affaires sont prêtes, ta valise, un petit sac de voyage, ton sac à main vert que tu as toujours peur d’oublier. Les clés sont posées sur la chaise rose et la carte grise à sa place dans la voiture. Les boîtes en fer sont juste là dis-tu, tu sais, celles de Noël, celles que tu avais oubliées. Le téléphone sonne, une fois c’est Claire, une autre fois c’est Piermi. Tu dis qu’on va partir, que ça tombe bien qu’on appelle maintenant parce que dans deux minutes nous sommes partis.

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Il faut sortir la voiture du garage. Je me demande encore une fois comment tu as fait pour la rentrer, la manœuvre est difficile. Tu es encore dans la cuisine à essuyer la vaisselle, on sort la poubelle qu’on dépose dans une autre poubelle à la cave. On la sortira au retour, on ne va pas trainer. Les bagages sont chargés en un instant, je mets de la boue partout sur le carrelage blanc mais ça te fait rigoler. On ferme la grande porte à clé, pas la peine de vérifier la cave, tu es déjà passée. Martine passera prendre le courrier et ouvrir les volets du bas pendant la journée, on peut partir tranquille.

Tu t’assois devant et boucle ta ceinture. Tu rigoles encore parce que tu viens de retrouver tes jolis gants violets, posés dans la boîte à gants. Tu ne quittes pas ton manteau ni tes gants d’ailleurs que tu viens de mettre pour les réchauffer. Il est un peu plus de treize heures, la maison est fermée. On doit être à Clermont pour 17 heures passées. On a le temps, toi et moi, dans ta voiture grise. On part par la droite, toi bien calée sur ton siège, moi au volant, tout content de conduire après mes dernières semaines de boulot à Lille. France Inter disait ce matin qu’on risquait d’avoir un peu de neige, là haut, surtout qu’on va passer la ligne de partage des eaux, un peu avant Charolles. De toutes façons le garage Peugeot a monté les pneus hiver à la fin de l’automne, on ne risque pas grand chose.

La voiture s’élance sur la Route Centre Europe Atlantique, cette route qu’on déteste, toi et moi. On sait combien elle est dangereuse. Mais aujourd’hui, il n’y a personne, pas de camions ou si peu. La pluie se met à tomber pendant qu’on parle, de tout et de rien. Tu sembles tellement heureuse. Tu regardes le ciel, ce ciel d’hiver si changeant pendant que les kilomètres défilent. Les gouttes d’eau se transforment peu à peu en flocons, de plus en plus gros. Les essuie-glaces grincent. Toi, tu penses que c’est la voiture de derrière qui klaxonne, mais dans le fond tu t’en fous, la voiture roule et le ciel est beau. La nationale 79 défile sous nos yeux, il n’y a toujours personne. On attaque la montée vers cette ligne de partage des eaux, celle qui fascinait tellement Papi : d’un côté les ruisseaux s’en vont vers l’Atlantique, de l’autre vers la Méditerranée. La neige se fait de plus en plus épaisse.

Tu racontes, encore et encore. Tu parles de ta vie à Cluny, de tes amis qui viennent te chercher pour aller marcher. Les années sont passées et la boue des chemins fait que vous préférez souvent aller marcher sur la voie verte. Tu marches avec les anciens de la Copex, cette coopérative fruitière fondée par tes cousins. D’ailleurs, tu dis qu’ils avaient quand même énormément de chance de l’avoir Jean-Marie : comment est-ce qu’ils auraient bien pu faire pour réparer les machines, sans lui ? La route avance, on a passé Charolles et la neige s’est arrêtée. Je ne vais pas passer par les petites routes du Forez, ça glisserait un peu trop. On continue vers Moulins.

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En bas d’un pont, au fond d’une vallée, des camionnettes de la Direction Interrégionale des Routes clignotent. Deux voitures ont glissé sur la route, devenue gelée. Tu regardes et moi aussi, je n’ai pas changé. Plus de peur que de mal, on dirait. Tu es impressionnée, mais on ne va pas gâcher notre trajet, ils n’avaient qu’à rouler plus lentement. On quitte la nationale pour rejoindre Vichy. À nouveau, le ciel se couvre. Une chape de plomb s’installe peu à peu au dessus de l’Allier. L’écran de la voiture se met à clignoter, zéro degrés. La neige tombe, la voiture s’élance dans les traces enneigées. Tu regardes les arbres dans les champs, juste à côté de la route. De temps en temps tu en montres un, juste comme ça. Et la route est belle, le ciel est beau, et je crois qu’on est heureux, toi et moi, à regarder les arbres et les flocons sur le pare-brise. On passe Vichy et le Décathlon où Étienne veut toujours s’arrêter. L’autoroute 719 vient d’ouvrir, il suffit de tourner au niveau de la piscine et en quelques minutes on se retrouve sur la numéro 71, celle qui relie Clermont-Ferrand à Paris. Il y a un péage, un peu plus d’un euro. Et puis on s’élance sur une courbe parfaite qui traverse les bois. Tu cherches le ciel bleu qui combat les nuages. La voiture traverse les prés. Toujours personne. Il y a cette grande côte, entre Bellerive et Gannat : la voiture est encore jeune, elle n’a qu’un peu plus de 60 000 kilomètres au compteur, alors on décide de doubler la petite Twingo qui semble peiner. Je monte à 140, pied au plancher. Tu rigoles.

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L’autoroute rejoint l’autre autoroute, on paie à nouveau. La voiture file, presque aussi vite que les nuages. Je roule sur la voie de gauche, pour doubler les camions et tu regardes les collines fraîchement labourées. Tu me parles de cette terre noire du nord de l’Auvergne. On se tait un instant et puis on essaie d’imaginer ce que ça doit faire d’être agriculteur et de travailler cette terre si noire. Les cheminées des usines Michelin apparaissent au loin, les volcans sont enneigés. Il est un peu plus de quinze heures quand on arrive à Clermont, quinze heures trente peut-être. Luc est là haut dans la maison, il descend nous donner un coup de main pour les bagages. On ouvre une bouteille d’eau qui pique, comme tu dis. Il y a deux-trois gâteaux. On te laisse avec Flo, Thierry est au lycée, Étienne à la montagne et on file vers le centre de Clermont donner un coup de main à Claire. Je reprends le train le lendemain et mon téléphone sonne, un peu après Nevers, dans la nuit. Les pompiers sont là et toi tu es partie.