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VSAV 401 Montmartre se présente

À bord du camion rouge-pétant des pompiers de Montmartre, les rues défilent aussi vite que les escaliers sont montés. Les portes s’ouvrent souvent, s’enfoncent parfois, les vies apparaissent et disparaissent, à toute vitesse.

Le VSAV 401 Montmartre est un Véhicule de Secours et d’Assistance aux Victimes appartenant à la caserne de Montmartre, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Les petites histoires qui suivent sont toutes bien réelles et correspondent à des interventions réalisées entre octobre 2017 et juillet 2018.

C’est une nuit, dans le nord de Paris, quelque part entre Saint-Lazare et Saint-Ouen. Derrière une porte, un homme et une femme, âgés. Très âgés, même. Il doit être cinq heures du matin, peut-être un peu moins. L’homme est tombé dans un appartement plein de livres et de chats, les volets sont fermés et il ne se relève pas. Sur la table, des croissants, des tas de croissants. Chaque nuit, chaque jour, depuis des semaines, l’homme et la femme petit-déjeunaient, avant de recommencer entourés de leurs chats, encore et encore.

C’est un hypermarché, bien gris, avec un plafond agrémenté de la traditionnelle guirlande néon-promotion. Il y a une entrée pompiers avec un agent de sécurité au polo rouge. Il nous guide entre les caisses, on traverse le rayon fromage blanc et celui des boissons gazeuses. La boulangerie est ouverte, le pain-cuit-sur-place-toute-la-journée attend sagement dans des paniers en faux osier. La porte pliante en plastique blanc s’ouvre avec une télécommande suspendue à un fil. Au loin, dans des couloirs bétonnés du sol au plafond, une couverture de survie. Sous cette couverture, une salariée, brésilienne ou portugaise, pieds nus. Elle repart avec nous, chancelante, accompagnée d’un manager à chemise qui lui dit très poliment qu’elle est virée, qu’il est inutile qu’elle revienne, et que surtout-surtout, il faut qu’elle se repose. Dans le camion qui serpente sur le périphérique, elle pleure.

C’est une rue, au pied de la butte Montmartre. Il y a une moto, un homme debout, une espèce de boîtier électrique complètement défoncé sur un côté et une femme sur le goudron. Il y a aussi son fémur, qu’on voit de très près. D’un peu trop près, même. Il pleut, ce jour-là. On découpe la doudoune de la femme, avec les ciseaux à bout recourbé qui coupent vraiment bien. Les plumes s’envolent et retombent sur l’équipe médicale qui vient d’arriver. Le médecin – un type assez sympa avec des cheveux poivre et sel d’urgentiste – redresse la jambe fissa, entouré des draps tendus par les gars du fourgon qui revenaient de leur jogging matinal. Une petite heure plus tard, on repart, pataugeant dans un mélange de flotte, de plumes et de sang.

C’est un restaurant cap-verdien qui fait plutôt envie. La rue est à sens unique. À l’intérieur, en plein repas, un client attablé a ressenti les symptômes d’un infarctus. Autour, les clients continuent leurs repas, qu’ils vont bien finir par payer, après tout. Dehors, le camion bloque la circulation. Il est rouge, vraiment très rouge, et clignote très franchement bleu et orange. En cherchant bien, on peut même lire sur le côté Sapeurs-Pompiers de Paris – Véhicule de Secours et d’Assistance aux Victimes. La porte du restaurant est vitrée et on voit tous arriver ce gars, qui doit bien mesurer deux mètres. Il pousse la porte, d’un coup, entre et demande à qui est ce camion rouge, bordel, qui bloque la putain de rue. Le conducteur sort avec le type et tente de lui expliquer gentiment que le camion n’est pas venu livrer des fûts. La victime est chargée dans le camion de secouristes-livreurs et on décolle, à toute vitesse.

C’est une dame, renversée par un type qui conduisait un scooter. Elle n’a pas grand chose, du moins à première vue. Le scooter est au sol, un bus a mis ses warnings qui clignotent d’ailleurs plutôt bien et une petite foule admire le spectacle. Sans qu’on se donne trop de peine, la dame est installée dans le camion. Quelques minutes plus tard, on retrouve un gars à l’intérieur. Il n’est pas de la famille, non non, il voulait juste voir comment était le camion, vu de dedans.

C’est à Saint-Ouen, à deux pas d’une laverie. Deux hommes ont bu la veille au soir, puis toute la nuit, puis encore un peu le matin, parce qu’il restait sûrement une ou deux bouteilles à finir. L’un dit que l’autre avait un couteau, l’autre ne dit plus rien du tout. Pendant que le médecin tente le tout pour le tout histoire d’essayer de sauver le plus amoché des deux, l’autre homme gueule que c’est son pote juré-mon-frère qui a sorti le couteau et que sur le coran-de-la-mecque-il-l’a-pas-planté. Dehors, adossé à la vitrine de la laverie, l’officier de police judiciaire avec sa bedaine qui sort du K-Way n’a clairement pas l’air convaincu. Clairement pas du tout.

C’est un matin, bien tôt. Une dame s’est réveillée à côté de son mari qui lui ne s’est pas réveillé du tout. Elle a attendu un peu, histoire de voir, puis a appelé. L’homme ne se réveillera pas. La dame, guillerette, explique qu’il l’a déshéritée, vous voyez bien messieurs, et que de toute façon il lui a pourri la vie. D’ailleurs, messieurs, dit-elle, si vous pouviez m’attraper la bague qui est à son annulaire, ça m’arrangerait bien.

C’est une fin de nuit, à quelques pas d’un commissariat parisien. Dans l’escalier, un flic tient un énorme fusil. L’appartement est au dernier étage. On entre dedans, serpentant entre les collègues du gars qui tient le flingue. À l’intérieur, une fille, une petite vingtaine d’années, avec des doigts qui pendouillent. Le propriétaire des lieux explique aux flics que la fille ne voulait pas partir et qu’elle s’est coupée la main, comme ça. Elle, elle pleure dans l’appartement aux murs moisis maculés des traces de ses mains ensanglantées.

C’est une nuit, qui avait plutôt bien commencé. Deux coups sonnent dans la caserne endormie. La porte s’ouvre, les gyrophares s’allument. Le chef d’agrès se pointe, on part pour un gamin en arrêt. Une gamine de quelques mois. L’équipe de Saint-Ouen est déjà arrivée, le camion est parfaitement garé. Sur le sol de l’entrée rampe en hurlant la mère de l’enfant. Après une bonne heure d’efforts, le pédiatre arrivé de Robert Debré doit se rendre à l’évidence. Dans le couloir, la mère s’effondre. Elle se relève, attrape son enfant dans ses bras et court dans la rue en lui chantant une berceuse.

C’est un matin, vers quatre ou cinq heures, à ce moment où l’on ne sait jamais trop si c’est la nuit qui se termine ou le matin qui commence. On grimpe quatre à quatre les escaliers d’un immeuble. Un homme, plutôt âgé, fait un coma diabétique. Dans la cuisine, une femme patiente, la tête dans les mains. Pendant qu’une partie de l’équipe tente vainement de re-sucrer le bonhomme, un collègue regarde par la fenêtre. Il se penche, une fois, puis deux. Il passe dans la cuisine, intrigué, et demande à la dame si les pompiers ne sont pas déjà venus, il n’y a pas si longtemps. Elle dit oui, la tête toujours à deux doigts de ses genoux. Elle dit aussi qu’elle n’en peut plus, plus du tout. On décide finalement d’appeler une équipe du SAMU, de Lariboisière. On attend. Et le collègue d’un coup se souvient : c’était pour une défenestrée qu’il est venu, il y a quelques jours. La dame relève la tête. Oui oui, dit-elle, c’était moi.

C’est un très bel appartement, avec de très grandes baies vitrées. On voit bien le Sacré-Cœur et une espèce de petit château, qu’on avait jamais remarqué. Le couple est âgé. Quand le mari est rentré des courses, la femme était dans le canapé et ne bougeait plus d’un pouce. Plus un mouvement, plus un mot : plus rien du tout. Après quelques longues minutes, elle ouvre un œil et l’autre juste après. Son dossier médical ne dit rien de spécial, mis à part ces petites atteintes neurologiques qui parfois – nous dit son mari – font qu’elle oublie deux-trois trucs. On met le mari à la porte et on dit à sa femme qu’elle peut tout nous dire, vraiment. Elle finit par se remettre à parler et à nous expliquer qu’elle est terrorisée parce qu’un homme, un sombre inconnu, est rentré chez elle, il y a une petite heure, et que cet homme a essayé de la réveiller de sa sieste. Cet homme, c’est son mari.

C’est une grande plaque en fer. En lisant l’ordre de départ, elle nous semble grande, d’autant qu’elle serait tombée sur une gamine de trois-quatre ans. Les portes de la remise sont déjà ouvertes et le camion file vers la butte. C’est une procédure rouge, comme dit dans le jargon, le pied est au plancher. Dans la rue, ça hurle, alors on presse le pas, dans le doute. Toute la famille est réunie dans le hall d’un bel immeuble particulier. Une fillette a un bleu sur un doigt de pied et la plaque fait la taille d’une boîte d’allumettes.

C’est dans les cellules d’un tribunal de grande instance, dans le nord de Paris. Un homme, enfermé par trente bons degrés, a expliqué à ses geôliers qu’il avait mal à la poitrine. Délaissant le tableau Vélada sur lequel ils dessinaient de petites crottes à côté des noms de leurs prisonniers, les policiers de la sécurité publique finissent par appeler les secours. Après un  ECG et le passage du médecin, il est décidé d’emmener le bonhomme aux urgences. Les lourdes portes s’ouvrent les unes après les autres, sous bonne escorte. Arrivés en bas, une policière tend à l’homme sa fouille. Elle lui dit qu’il est libre, que le magistrat l’a décidé, qu’il sera re-convoqué, un jour sûrement, pour son audience au tribunal correctionnel. Dans le camion qui file vers l’hôpital Bichat, l’homme sourit.

C’est un hôtel social, comme disent les travailleurs sociaux. L’escalier est en bois et les collègues se disent que l’ensemble cramerait à toute vitesse : ça ferait un bon flambard. Les bottent claquent sur les marches. Une assistante sociale a appelé, l’une de ses protégées a décidé d’en finir avec la vie, au troisième étage : elle a déjà passé dix ans avec un homme qui la frappe. Après un bon quart d’heure de discussion, la dame accepte de nous suivre tranquillement vers l’hôpital. De retour à la caserne, le téléphone du standard sonne : le fourgon de la caserne de Blanche vient de partir pour une forte odeur de gaz, à la même adresse, au même étage, dans le même appartement, explique le collègue au téléphone. Il nous demande gentiment si on a pensé à vérifier la cuisinière. Silence.

L’autre gala

À trois reprises, ces dernières années, j’ai été amené à photographier les étudiants d’une grande école publique du Nord de la France lors de leur gala annuel. Pour un prix oscillant entre 20 et 30 euros, les étudiants rejoignent en bus la Belgique pour une soirée. Pendant quelques heures, ils se mettent en scène dans une comédie fascinante.

Costard et cravate. Robe longue, ou courte, d’ailleurs. Nœud papillon, parfois. Bracelets aux couleurs de l’événement et navette dûment réservée plusieurs semaines à l’avance. Celle de vingt heures arrive bien trop tôt, celle de vingt-deux heures trente est mieux, beaucoup mieux. Autoroute A22, direction la Belgique. Un trajet dans la nuit vers une petite ville sans âme, posée à la frontière franco-belge entre deux énormes parkings à poids-lourds. Les bus s’arrêtent dans une rue en travaux, sans éclairage, les porteurs de costumes et les robes longues slaloment entre les flaques pour arriver jusqu’à la salle. Et quelle salle. Jusqu’au dernier instant, son nom et sa localisation restent secrets. Seuls les vrais savent.

À l’intérieur, les rideaux sont emballés dans du plastique noir et les cocktails stockés dans des bidons de 30 litres. Le budget de 30 000 euros n’a pas permis de les remplir avec autre chose que de l’alcool ramené en camion depuis Lidl. Le staff tente d’accrocher son talkie-walkie à sa robe-longue. Raté. Pas de poche, reste la lanière du sac à main. Trop de bruit, de toute façon, impossible d’entendre quoi que ce soit. Le pâté surgelé et les quelques amuse-gueules à la composition douteuse cuisent dans un four. Pas grand monde pour les sortir. Les premières robes et les costumes font leur apparition. Il faut stocker l’iPhone et les clés de l’appart’ dans un grand sac poubelle au vestiaire. Et ne surtout pas perdre le ticket correspondant. Pour ceux qui n’ont pas de poche, le soutien-gorge ou le caleçon feront l’affaire. Conservation du ticket-vestiaire et ivresse sont par nature incompatibles.

Dehors, un vigile contemple les arrivées des navettes. Emmitouflé dans un gilet sans manche, il a commencé sa journée à six heures, le matin même, au Lidl de Villeneuve-d’Ascq. Il la terminera à six heures, vingt-quatre heures plus tard, après une dizaine d’heures dans le froid, sans aucune pause. À l’intérieur, une silhouette en robe longue tente d’éponger à la serviette en papier le vomi qu’une autre robe longue a répandu sur un mur. Les ombres remplissent la salle peu à peu réchauffée par un groupe de l’école. Les premiers tickets boissons sont tamponnés : deux champagne, trois bière et deux cocktail. Chanceux, les quatrièmes années ont même droit à un champagne supplémentaire.

Il ne faut pas rater le photographe. Surtout pas. En termes de likes, la pose épaules-en-avant au stand photo ne remplacera jamais la photo prise à la (presque) volée dans la salle. Un filtre noir et blanc masquera les fronts brillants. Un tour sur Lightroom s’avérera nécessaire pour les quelques participants n’ayant pas recouvert de fond de teint leur acné juvénile. Photoshop s’ouvrira pour ceux n’ayant pas réussi à verser leur champagne ailleurs que sur leur torse. Pour les cas les plus extrêmes, la photo restera stockée à tout jamais sur les cartes mémoires. Visuellement, le vomi dans le décolleté n’offre pas le potentiel de likes recherché.

Les pieds fatiguent. Il est désormais temps d’échanger les talons de huit centimètres pour des Vans soigneusement stockées dans le sac à main déposé dans le sac poubelle du vestiaire. L’équilibre se fait chancelant et la solitude arrive. Une coupure d’électricité ne ferait résonner que le silence. Les costumes errent dans une salle devenue trop grande pour eux. Dernières heures pour tenter de conquérir la cible du soir. Les tâches sur le parquet s’agrandissent chaque quart d’heure un peu plus.

Les premières navettes quittent le complexe. Une demie-heure de silence à travers la nuit. En Belgique, l’errance nocturne continue. Les coins de la salle et les murs accueillent les binômes du soir. Les toilettes aussi, malgré la consigne répétée : ne pas y faire de bébés dit-on sur la page de l’événement. Les vigiles vident, mais pas tant. C’est une grande école, l’ivresse est élégante. Les premières couvertures de survie sont sorties par les secouristes de l’UNASS. Le bar se transforme en une immense piscine, mélange de vodka et de nectar de fruits Lidl. Le DJ bedonnant passe désormais de l’électro.

Sur le parking, les vigiles à doudoune tentent de charger les bus. Les quatre salariés du vestiaire essuient les insultes des costumes enivrés : les tickets du vestiaire se sont pour beaucoup égarés, rendant impossible la récupération de l’iPhone et du trousseau de clés. Les navettes partent, direction un after pour ceux qui savent, le lit pour les autres. On se réveille le matin pour découvrir la litanie des pertes listée sur le mur de l’événement. L’iPhone sorti du sac poubelle ne résiste pas forcément au retour en navette.

Il est six heures trente. La salle est vide. Les costumes sont tâchés et les souvenirs absents. On verra les photos quelques heures plus tard. Ceux qui n’y figurent pas sont encore bien trop ivres pour comprendre que l’absence a ses raisons. L’an prochain, 30 000 euros s’évaporeront encore pour payer une salle, des bus, de l’alcool et des vigiles enchainant dix heures de travail sans pause et sans repas, sans que personne ne s’en soucie.

J’ai couvert le gala à trois reprises, la première fois bénévolement, la seconde et la troisième pour 60 euros à chaque fois. J’ai été heureux de photographier cet événement parce qu’il m’a permis de découvrir un monde que je ne connaissais absolument pas.

203 kilomètres

Il est un peu plus de cinq heures du matin, sur les quais déserts de la gare Lille-Europe. Le TGV s’élance vers Lyon, lentement. Il s’arrête à Arras, puis Roissy et Marne-la-Vallée. Le train traverse les plaines de la Sologne où le jour se lève peu à peu sur les prés enneigés. Une voix annonce dans les haut-parleurs que la vitesse va être réduite, il y a de la neige sur la voie, ça ne sera pas 270 kilomètres par heure mais 220, peut-être que nous aurons un peu de retard à Lyon. Un enfant sommeille de l’autre côté de la rangée. Le jour s’est maintenant levé sur les prés et la neige s’est arrêtée. On arrive à Lyon avec un tout petit peu de retard c’est vrai, mais il reste quelques minutes pour prendre un train vers Mâcon. Il pleut. Juste le temps d’attraper quelques pièces, d’acheter cent grammes de bugnes à trois euros dans une petite boulangerie. Un coup d’œil sur l’affiche d’un festival de philatélie. Un bus va partir en avance, finalement. Ça ne sera pas la ligne 7 vers Châlon mais la 9, qui s’en va vers Digoin. J’aurai une petite heure d’avance. Téléphone à Cluny, voix heureuse au téléphone, pas de souci, le repas est prêt de toute façon.

La pluie tombe encore sur le parking de Mâcon-Ville. Le chauffeur du bus ouvre les portes avec un quart d’heure d’avance en nous faisant promettre de ne pas manger sur les sièges. Onze heures et demie, une demie-heure de route vers Cluny. Les clochers se détachent peu à peu dans le ciel qui vire au bleu, un bleu d’hiver. Je t’aperçois à travers les vitres dans ta cuisine, guettant l’arrivée du bus. Il a un peu d’avance, tant mieux. Quelques centaines de mètres de trottoir à parcourir en faisant attention aux flaques pour ne pas salir les belles chaussures que je veux te montrer. Le fleuriste d’à-côté a commandé des nouvelles affiches, d’un rose fluo qui te fait doucement sourire. La porte est ouverte, tu es là, juste derrière.

Le repas est prêt sur la table de la cuisine. Ta maison est belle dans ce soleil de janvier. Tu me montres encore une fois ce nouveau salon que tes enfants et petits-enfants ont aménagé à Noël dernier, c’est tellement bien d’y être dis-tu. On passe à table, hors de question de perdre un instant, il y a de la route à faire. Il y a des olives, du jambon tout frais. Tu as fait revenir des courgettes et des tomates dans de l’huile d’olive, préparé du comté et des petits gâteaux. Le fromage blanc est sorti, au cas où, tu insistes un peu mais j’ai mangé des bugnes tout à l’heure. On prend le temps, le temps de parler des uns et des autres, de mes frères, ma sœur, de mon amoureuse. Tu te souviens de tout. Et est-ce qu’elle se plait, Léa, en Guadeloupe ? Là-bas dans le salon tes affaires sont prêtes, ta valise, un petit sac de voyage, ton sac à main vert que tu as toujours peur d’oublier. Les clés sont posées sur la chaise rose et la carte grise à sa place dans la voiture. Les boîtes en fer sont juste là dis-tu, tu sais, celles de Noël, celles que tu avais oubliées. Le téléphone sonne, une fois c’est Claire, une autre fois c’est Piermi. Tu dis qu’on va partir, que ça tombe bien qu’on appelle maintenant parce que dans deux minutes nous sommes partis.

Il faut sortir la voiture du garage. Je me demande encore une fois comment tu as fait pour la rentrer, la manœuvre est difficile. Tu es encore dans la cuisine à essuyer la vaisselle, on sort la poubelle qu’on dépose dans une autre poubelle à la cave. On la sortira au retour, on ne va pas trainer. Les bagages sont chargés en un instant, je mets de la boue partout sur le carrelage blanc mais ça te fait rigoler. On ferme la grande porte à clé, pas la peine de vérifier la cave, tu es déjà passée. Martine passera prendre le courrier et ouvrir les volets du bas pendant la journée, on peut partir tranquille.

Tu t’assois devant et boucle ta ceinture. Tu rigoles encore parce que tu viens de retrouver tes jolis gants violets, posés dans la boîte à gants. Tu ne quittes pas ton manteau ni tes gants d’ailleurs que tu viens de mettre pour les réchauffer. Il est un peu plus de treize heures, la maison est fermée. On doit être à Clermont pour 17 heures passées. On a le temps, toi et moi, dans ta voiture grise. On part par la droite, toi bien calée sur ton siège, moi au volant, tout content de conduire après mes dernières semaines de boulot à Lille. France Inter disait ce matin qu’on risquait d’avoir un peu de neige, là haut, surtout qu’on va passer la ligne de partage des eaux, un peu avant Charolles. Le garage Peugeot a monté les pneus hiver à la fin de l’automne, on ne risque pas grand chose.

La voiture s’élance sur la Route Centre Europe Atlantique, cette route qu’on déteste, toi et moi. On sait combien elle est dangereuse. Mais aujourd’hui, il n’y a personne, pas de camions ou si peu. La pluie se met à tomber pendant qu’on parle, de tout et de rien. Tu sembles tellement heureuse. Tu regardes le ciel, ce ciel d’hiver si changeant pendant que les kilomètres défilent. Les gouttes d’eau se transforment peu à peu en flocons, de plus en plus gros. Les essuie-glaces grincent. Toi, tu penses que c’est la voiture de derrière qui klaxonne, mais dans le fond tu t’en fous, la voiture roule et le ciel est beau. La nationale 79 défile sous nos yeux, il n’y a toujours personne. On attaque la montée vers cette ligne de partage des eaux, celle qui fascinait tellement ton mari : d’un côté les ruisseaux s’en vont vers l’Atlantique, de l’autre vers la Méditerranée. La neige se fait de plus en plus épaisse.

Tu racontes, encore et encore. Tu parles de ta vie à Cluny, de tes amis qui viennent te chercher pour aller marcher. Les années sont passées et la boue des chemins fait que vous préférez souvent aller marcher sur la voie verte. Tu marches avec les anciens de la Copex, cette coopérative fruitière fondée par tes cousins. D’ailleurs, tu dis qu’ils avaient quand même énormément de chance de l’avoir Jean-Marie : comment est-ce qu’ils auraient bien pu faire pour réparer les machines, sans lui ? La route avance, on a passé Charolles et la neige s’est arrêtée. Je ne vais pas passer par les petites routes du Forez, ça glisserait un peu trop. On continue vers Moulins.

En bas d’un pont, au fond d’une vallée, des camionnettes de la Direction Interrégionale des Routes clignotent. Deux voitures ont glissé sur la route, devenue gelée. Tu regardes et moi aussi, je n’ai pas changé. Plus de peur que de mal, on dirait. Tu es impressionnée, mais on ne va pas gâcher notre trajet, ils n’avaient qu’à rouler plus lentement. On quitte la nationale pour rejoindre Vichy. À nouveau, le ciel se couvre. Une chape de plomb s’installe peu à peu au dessus de l’Allier. L’écran de la voiture se met à clignoter, zéro degrés. La neige tombe, la voiture s’élance dans les traces enneigées. Tu regardes les arbres dans les champs, juste à côté de la route. De temps en temps tu en montres un, juste comme ça. Et la route est belle, le ciel est beau, et je crois qu’on est heureux, toi et moi, à regarder les arbres et les flocons sur le pare-brise. 


On passe Vichy et le Décathlon où Étienne veut toujours s’arrêter. L’autoroute 719 vient d’ouvrir, il suffit de tourner au niveau de la piscine et en quelques minutes on se retrouve sur la numéro 71, celle qui relie Clermont-Ferrand à Paris. Il y a un péage, un peu plus d’un euro. Et puis on s’élance sur une courbe parfaite qui traverse les bois. Tu cherches le ciel bleu qui combat les nuages. La voiture traverse les prés. Toujours personne. Il y a cette grande côte, entre Bellerive et Gannat : la voiture est encore jeune, elle n’a qu’un peu plus de 60 000 kilomètres au compteur, alors on décide de doubler la petite Twingo qui semble peiner. Je monte à 140, pied au plancher. Tu rigoles.

L’autoroute rejoint l’autre autoroute, on paie à nouveau. La voiture file, presque aussi vite que les nuages. Je roule sur la voie de gauche, pour doubler les camions et tu regardes les collines fraîchement labourées. Tu me parles de cette terre noire du nord de l’Auvergne. On se tait un instant et puis on essaie d’imaginer ce que ça doit faire d’être agriculteur. Les cheminées des usines Michelin apparaissent au loin, les volcans sont enneigés. Il est un peu plus de quinze heures quand on arrive à Clermont, quinze heures trente peut-être. Luc est là haut dans la maison, il descend nous donner un coup de main pour les bagages. On ouvre une bouteille d’eau qui pique, comme tu dis. Il y a deux-trois gâteaux. On te laisse avec Flo, Thierry est au lycée, Étienne à la montagne et on file vers le centre de Clermont donner un coup de main à Claire. Je reprends le train le lendemain et mon téléphone sonne, un peu après Nevers, dans la nuit. Les pompiers sont là et toi tu es partie.