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Est-ce qu’on ira encore ramasser le pain ?

A quoi est-ce que tu penses, là, Papi ? Je ne sais pas. Et d’ailleurs, personne ne le sait vraiment. Il y a quelques jours, tu es tombé. Depuis, tu es allongé dans un lit du triste hôpital de Mâcon, à deux pas de la Saône. Hémorragie cérébrale disent les médecins.

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L’Auvergne

Je me souviens qu’une fois, dans la grande salle de la maison des feuilles, à Cluny, on avait regardé Ensemble c’est tout. Je me rappelle que tu avais aimé le moment où la voiture fait demi-tour pour aller chercher Paulette. Peut-être que tu avais trouvé que l’histoire était belle, mais je crois que tu avais surtout été content d’entendre la chanson d’Yves Montand, à bicyclette. Tu sais, c’était cette scène où la voiture filait sur une départementale, pas loin de Paris. Et en même temps, il y avait cette chanson : quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins… nous étions quelques bons copains…

Là, je me rappelle que tu avais chanté. Parce que le vélo et l’été, c’était ta vie. Combien de fois tu nous a raconté ces mois d’août où tu partais avec tes copains, sur les routes pas encore goudronnées du Cantal des années 40 ? Beaucoup, sûrement. Vous partiez de Farges, vous descendiez vers la Dordogne par les petites routes sinueuses de la vallée.

L’été dernier, on avait fait la tournée des cimetières pour fleurir les tombes. Ally, d’abord, pour voir celle de tes parents. On avait ensuite filé vers Saint-Christophe, avec ta 407 break. Là bas, on avait voulu voir la tombe de ton frère, parti il y a quelques années. Tu ne te souvenais plus vraiment où elle était, alors on avait cherché. Le ciel était bleu, il faisait bon, alors on avait continué sur les routes de ta jeunesse. On avait passé cette Dordogne dont tu as tant parlé, on était remontés vers Saint Martin Cantalès. Au loin, les puys s’étendaient, majestueux.

C’était la toute fin du mois de juillet 2012. Déjà, tu avais du mal à nommer ces volcans que tu aimes tant. Maman t’avait un peu aidé, et on avait fini par trouver. Le puy Violent, le puy Mary… tu étais fatigué, mais tu n’avais pas abandonné l’idée d’y monter encore une fois. Là, ils défilaient à travers le pare-brise. Je roulais vite, je venais d’avoir mon permis, j’étais heureux.

Midi était passé, Mamie allait s’inquiéter. Alors on avait repris la route vers Lagarde, pour manger. Cette maison, perdue au beau milieu des champs, c’est ta vie. Quand tes parents sont morts, tu as hérité de cette maison familiale et bicentenaire. Depuis, chaque été, on y vient entre cousins. Pour nous aussi, c’est un bon bout de notre vie, de notre enfance. Combien de fois, tous les dix, on a ri et rêvé ensemble, là bas ? Beaucoup. On y a construit des cabanes, caché les voitures des parents, fait les chenilles dans nos sacs de couchage… Toi, imperturbable, tu partais aux champignons avec tes bottes. Tu ramenais des girolles que Mamie triait dans la vieille cuisine. Quand elle avait des doutes, quelqu’un passait vérifier chez le pharmacien d’Ally. Tout le monde en mangeait, moi je n’aimais pas ça.

Je crois que tu as dû quitter Lagarde au milieu du mois d’août. Quelqu’un est resté avec toi et Mamie pour fermer la maison. Tu as eu le temps de voir s’éloigner les voitures jusqu’au bout du chemin, de voir la poussière de l’été masquer peu à peu les mains qui s’agitent par les fenêtres, d’entendre les coups de klaxon résonner jusqu’au Breuil… C’était la dernière fois. On retournera sûrement à Lagarde, on dormira encore dans ces lits superposés, on s’amusera avec le portail, mais plus personne ne pourra désormais nous raconter l’histoire de cette petite chapelle dont j’ai déjà oublié le nom, celle qui surplombe la Dordogne, celle que tu aimes tant.

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La Bourgogne

Quand tu étais jeune, tu es monté à Paris pour faire tes études de géographie. Parfois tu devais apprendre des cartes géologiques. Je me souviens qu’une fois, une des dernières fois où je t’ai vu conduire, tu m’avais raconté que la plus complexe, c’était celle de Cluny. Cette ville, c’est celle de ta femme, Juliette rencontrée au mariage d’amis auvergnats. Très vite, tu t’es installé là bas avec elle, après un petit passage en Corse. Pour moi, Cluny, c’est ta maison.

Pour les vacances, je me souviens qu’on partait de Cherbourg tôt le matin, on filait vers Paris, on passait le périphérique, puis on prenait l’A6. On passait Beaune, j’étais heureux, je dessinais les camions. Le soir, tard, un peu excités, on arrivait à Cluny. Inévitablement, Mamie était à la fenêtre de la cuisine, elle nous attendait avec un grand sourire. Toi, tu descendais de ton bureau, tu nous serrais dans tes bras. Après, on a déménagé, on partait de Clermont et j’étais toujours aussi content d’arriver. Peu à peu, dans la cave, en me serrant dans tes bras, tu as commencé à m’appeler mon grand. Je n’ai pas voulu croire que tu avais oublié mon prénom.

Cette maison, c’est la maison des feuilles. Il y a quelques années, avec Juliette, vous avez planté une sorte de lierre qui a peu à peu recouvert la façade. Alors tout le monde dans la ville s’est mis à parler de maison des feuilles, nous aussi. C’est de là que je partais avec toi ramasser le pain. Tu t’étais engagé dans cette association qui ramassait le pain sec dans toute la ville. Je crois qu’après, ce pain était broyé pour faire de la nourriture pour les animaux. C’était des ouvriers en réinsertion qui faisaient tourner les machines.

J’étais petit, 10 ans peut-être. Il fallait partir tôt. On attrapait les sacs dans le garage et on prenait la route. Il y avait deux moments que j’aimais particulièrement. D’abord l’arrêt à l’hôpital. Peut-être que j’aimais t’aider à faire marche arrière pour accéder au garage où était le pain. Peut-être aussi que c’était l’endroit où il y en avait le plus : il fallait le sortir des grands sachets en plastique pour le mettre dans des grands sacs de boulanger. On entassait tout dans la voiture et on repartait. Je ne crois pas qu’on écoutait la radio. Je ne parlais pas non plus, trop accaparé par le ramassage.

L’autre arrêt que j’aimais bien, c’était dans une maison abandonnée du centre de la ville. Là, il y avait une sorte de trappe dans laquelle les clunisois avaient pris l’habitude de jeter le pain sec. Tu avais la clé, alors on entassait tout le pain qu’on pouvait trouver dans les grands sacs. C’était lourd et tu commençais à être un peu vieux, alors tu garais la voiture en double file. Moi, je mettais les feux de détresse, je trouvais que ça faisait mieux.

Une fois que la tournée était terminée, on partait chez M. Dorin, sur les hauteurs de Cluny. Là bas, il fallait décharger et tout mettre dans la cave. Parfois, M. Dorin apparaissait à la fenêtre alors tu montais, et moi je venais aussi. Je me souviens qu’il donnait des chocolats. Une fois, j’étais tombé sur un à la liqueur et je n’avais pas aimé.

Et puis un jour, tu as arrêté. Trop fatigué. Tu t’es mis à passer de plus en plus de temps dans ton bureau. Ce bureau, c’était un peu la pièce sacrée de la maison. A chaque fois qu’on débarquait dans la maison avec les cousins et qu’on faisait un cache-cache, on craignait un peu d’aller s’y planquer. Une fois, Marie-Aimée est montée sur tes étagères, ça m’a fait bizarre. D’ailleurs, on frappait avant d’entrer, chose qu’on aurait jamais eu l’idée de faire ailleurs.

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Après, j’ai grandi. Toute la famille a continué de venir à Cluny. Peu à peu, la maladie s’est installée. Pas tout d’un coup, c’est vrai, mais c’est venu vite. Tu as commencé par oublier deux-trois choses, ça ne te faisait pas rire du tout. Tu lisais La Vie, La Croix, tu connaissais très bien cette maladie qui est réservée aux autres, Alzheimer. D’ailleurs, elle te faisait sourire, cette maladie. Quand tu oubliais ton code de carte bleue au supermarché, tu expliquais à la caissière que tu n’avais plus vingt ans, mais que – heureusement – tu n’avais pas Alzheimer. Et tu rigolais.

Mais peu à peu, ça a pris de l’ampleur. Alors tes deux fils et ta fille se sont relayés, chaque WE, pour éviter que Mamie et toi ne soyez seuls. Nous aussi, les petits-enfants, on venait quand on pouvait. Le TGV arrivait à Mâcon-Lôché, il y avait un bus qui nous posait directement en centre-ville à Cluny. Ces derniers temps, à chaque fois que je suis venu, tu es toujours venu m’attendre à l’arrêt de bus. Tu m’accompagnais jusqu’à la maison en me demandant où je faisais mes études. Lille, disais-tu, mais pourquoi Lille ?

La grande pièce en haut était parfaite pour travailler. De temps en temps, je descendais avec toi en ville pour aller faire les courses. On se partageait le travail et je te rappelais combien de pains il fallait acheter, parce que tu oubliais. Quand on rentrait du centre ville, on mangeait dans la cuisine. Toi, assis au pied d’une grande affiche sur l’Art Roman, Mamie près de la fenêtre et moi contre la porte. Tu adorais les desserts, tu disais que tu n’avais jamais rien mangé d’aussi bon, et souvent, j’étais d’accord avec toi.

L’après-midi, on partait se promener. Toi, tu commençais à ne plus vraiment conduire. Un jour, un gendarme t’as fait signe de t’arrêter et tu as continué tout droit. Depuis, maman ne voulait plus tellement que tu prennes le volant. Alors, c’est moi qui m’asseyait à la place du conducteur. J’aimais bien, toi aussi je crois. Tu disais que j’étais ton chauffeur. On faisait de grands tours dans tout le département. Des fois, quand un coin était sympa, on s’arrêtait. Mamie restait sous les arbres à nous attendre et on partait à l’assaut d’un col ou d’un petit sommet. A 85 ans, tu aimais toujours tellement ça. En haut, tu me montrais sur les tables d’orientation où nous étions. Souvent, tu ne savais plus trop, alors on regardait en silence le paysage. Il n’y avait pas un bruit. C’était bien.

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Dans quelques jours c’est Noël. Les médecins disent qu’il n’y plus vraiment d’espoir et personne n’ose les contredire. Si tu pouvais nous dire quelque chose, tu nous parlerais à coup sûr de l’Auvergne. De ton Auvergne. L’été prochain et ceux d’après, nous y retournerons. Et un jour, dans longtemps, on pourra raconter ton histoire à nos enfants. On fera comme toi, on les regardera courir vers le ruisseau, on observera les écrevisses qu’ils ramènent, on se perdra dans les volcans. Et on se dira aussi que la vie est belle, malgré tout.

Pierre, le 15 décembre 2012.

Le 16, au matin, tu es parti.