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Partir en campagne

Bien loin d’Hénin-Beaumont et de sa bataille des fronts, de Meaux et de Jean-François Copé, du combat effréné des ministres qui veulent à tout prix le rester, ils étaient des milliers de petits candidats à se battre au quotidien sans gardes du corps ni caméras pour conquérir – ou reconquérir – un fauteuil au palais Bourbon.

Sayat, Blanzat, Cournon d’Auvergne, Nohanent, autant de bourgades anonymes qui composent avec une bonne partie de l’agglomération clermontoise la première circonscription du Puy-de-Dôme. Dès le début du mois de mai, douze affiches différentes ont commencé à recouvrir les murs, les ponts et les panneaux officiels : le médecin bronzé de l’UMP, le barbu du NPA, le candidat EELV à la longue chevelure, la frontiste inconnue, l’autre médecin du MODEM, quelques candidats écologistes, deux radicaux, une liste Front de Gauche et une candidate socialiste, Odile Saugues qui briguait alors son quatrième mandat. Une circonscription comme beaucoup d’autres en France : on y croise des jardins ouvriers, des quartiers pavillonnaires, deux-trois centre-ville huppés et des kilomètres de zone industrielle.

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On est là «pas par enthousiasme mais par habitude»

Ici comme ailleurs, les français ont voté pour François Hollande le 6 mai dernier. Depuis, une seule idée motive les troupes socialistes : donner une majorité à François Hollande. Tout était prêt : les petites affichettes rouges «donner une majorité au changement», le discours justifiant l’importance du pouvoir législatif, les tracts énumérant les différentes promesses de campagne. Dans une France qui délaisse de plus en plus les élections législatives, la tâche semblait rude et la partie absolument pas gagnée d’avance. Dès le début, pourtant, Odile Saugues savait qu’elle serait élue : la circonscription vote à gauche, c’est comme ça depuis toujours et pas autrement. Et puis comme le dit Thierry, militant socialiste, «de toute façon, ici, une chèvre avec une rose au poing serait élue…»

Au début du mois de juin, la pluie tombait sur l’Auvergne. François Hollande faisait ses premiers pas de Président, chacun observait cet homme endosser ses nouveaux habits qui allaient le suivre pendant cinq ans. Les affiches le changement c’est maintenant se décollaient une à une, la routine retombait progressivement sur la France : plus d’éditions spéciales, plus de motos suivant dans la nuit un convoi présidentiel, plus de débat enflammé sur les ondes… Plus rien. Pourtant, boulevard Trudaine, dans le centre-ville de Clermont-Ferrand, une bonne dizaine de militants socialistes se sont assez vite retrouvés dans un local fraîchement sérigraphié. Si la circonscription était acquise, il fallait tout de même faire campagne, ne pas baisser les bras, ne pas faire comme si «tout était joué d’avance.» Odile Saugues était investie par le PS, sûrement pour la dernière fois, les militants étaient là, «pas par enthousiasme, mais par habitude…»

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Les chips, les salles des fêtes et le micro qui grésille

Pour les habitants de la circonscription, la campagne locale des législatives se résume bien souvent aux affiches, à France Bleu Pays d’Auvergne. Parfois, certains poussent jusqu’à la salle des fêtes de la ville, «histoire de voir». Ils ont vu sur les panneaux une petite affichette avec le nom de la candidate, un jour et une heure puis ont suivi une départementale, atterri entre une piscine fraîchement construite et un Buffalo Grill. Une fois la porte de la salle poussée, ils y retrouvent l’équipe de campagne, la candidate, le suppléant, et parfois un ou deux sénateurs qui ont fait le déplacement. Il faut allumer les néons, taper sur le micro et attendre que tout le monde soit bien arrivé. Dans la première circonscription, Odile Saugues a tenu quatre réunions publiques. A chaque fois, le public est âgé, systématiquement sympathisant, la plupart du temps militant.

Difficile pour un candidat d’afficher un large sourire pendant plusieurs heures quand il sait que la salle lui est acquise et qu’il va encore devoir affronter les redoutables (et longues) questions du public puis le pot de l’amitié. Alors on y parle d’avant, du temps où l’UMP était encore au pouvoir, comme pour prouver qu’on avait définitivement fait le bon choix, on explique que «le chômage vote Hollande et que la dette vote Sarko», on précise les différents mécanismes du fonctionnement parlementaire… On attache beaucoup d’importance au redécoupage des différentes circonscriptions : «un électeur du Cantal vaut deux électeurs du Puy-de-Dôme, tout ça parce qu’ils votent à droite…» raconte Alain Néri, sénateur et soutien d’un soir. Et puis quand le discours est terminé, la parole passe à la salle. Odile Saugues attrape un stylo, un papier qui traîne, prend en note la prose militante et tente de répondre aux questions essentiellement locales. Les commentaires et les idées fusent, dehors la nuit est tombée et la salle se vide peu à peu. Quand la bouche de la candidate se fait sèche et qu’une main lui tend un verre d’eau, une voix providentielle s’élève de la salle et crie : «si on buvait autre chose que de l’eau ?»

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Pierre, le trésorier de la campagne, l’avait bien expliqué : «on est un peu juste sur les finances», alors il faudra se contenter de chips Top Budget, des cubis de rouge et des cakes des militantes socialistes retraitées. La candidate va de l’un à l’autre, recueille les impressions du soir : «t’es quand même vachement plus à l’aise sans notes !» et donne des nouvelles du petit-fils qui s’était cassé la cheville. Quand elle a de la chance, elle tombe sur un groupe de militants qui en redemande et qui discute des idées précédemment énoncées. Occasion de préciser telle ou telle phrase et de reparler des propositions de lois de la législature passée. On y parle fort, puis bas, soudain, quand les questions se font graves : et untel, il est déjà parti ? Et lui, il n’est pas venu ? La soirée se termine vite, quand les chips sont terminées et quand le chargé de campagne commence à parler du lendemain. Chacun retrouve sa voiture, et se dit à la prochaine : «la prochaine réunion publique, c’est où, déjà ?»

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De l’art de convaincre dans la rue

Odile Saugues elle-même n’est pas dupe : quand elle parle devant une salle, le public est socialiste et est généralement convoqué par mail. Les carnets d’adresses de la fédération sont à jour, et les militants font la plupart du temps acte de présence. Alors il faut sortir. Attraper son manteau, et arpenter les marchés de l’agglomération clermontoise histoire de rencontrer un public qui, lui, ne figure pas dans les listings de la fédération. Mais les militants socialistes ne sont pas les seuls à avoir compris que les salles n’étaient pas politiquement hétérogènes : un vendredi matin, à la halle St-Joseph, dans le centre-ville de Clermont-Ferrand, les trois militants socialistes qui tractaient ont pu croiser le candidat UMP, Jean-Pierre Brenas, et son suppléant ainsi que le candidat EELV Yves Reverseau accompagné de sa suppléante et d’autres militants. On échange des tracts, chacun explique que «c’est ça la démocratie» et que c’est lui qui va «tomber la vieille». «Tomber la vieille», dans la première circonscription du Puy-de-Dôme, ça veut tout simplement dire battre la candidate socialiste.

Justement, Odile Saugues connaît à la perfection ces marchés. Depuis 15 ans qu’elle est députée, elle a eu le temps d’en faire le tour. En bonne professionnelle de la politique, elle n’oublie jamais d’acheter ici des fraises, là d’autres fruits et légumes en tout genres, façon de montrer qu’elle n’est pas venue ici à la pêche aux voix. Elle prend tout de même le temps de serrer des mains et de s’arrêter avec tel ou tel, son sac de courses à la main. Odile Saugues est en terrain conquis, et elle le montre. À l’autre bout de la halle, le candidat UMP, avec sa belle chemise blanche et son pull en v paraît bien étranger au ballet des cageots et des escalopes. Ici, chacun se connaît, et plus que de convaincre, les candidat cherchent à se montrer. Ils sont là, chez eux, et ils y restent.

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Pour Odile Saugues, c’est là l’essence de la politique. Un soir, avec son conseil de campagne, elle explique qu’elle ne sent pas bien la campagne. On lui prédit une victoire facile, parfois au premier tour et elle explique qu’elle n’y croit pas. À la sortie, quand on lui demande comment elle fait pour prédire son score sans institut de sondage elle explique qu’elle «sent ce que ça donne avec les gens.» Et elle se lance : pour elle, cette campagne endort, ça n’intéresse personne. Chacun se mêle alors à la conversation : «paraît même que la droite, sur la quatrième, ils annulent toutes les réunions». Et c’est vrai : sur les marchés comme chez les militants, l’enthousiasme n’est pas là. Odile Saugues a beau s’énerver : «les militants, c’est fait pour militer !», rien n’y fait, la première circonscription du Puy-de-Dôme semble plongée dans une léthargie politique profonde.

Robert et Thierry, deux piliers du PS local ne vont pas dire le contraire. Ce sont eux les deux colleurs les plus actifs de la campagne des législatives sur la circonscription. Vu que les sections locales ne collent pas assez, les responsables de la campagne leur ont demandé de faire le tour de toute l’agglomération clermontoise la veille du premier tour pour vérifier que les affiches étaient en bon état. A bord du Scénic gris de Robert, ils ne parlent pas tant des législatives mais plutôt de la présidentielle : «on faisait des tournées à quatre voitures, on collait tous les deux jours et on se faisait plaisir : en urbain, la tenue d’une affiche c’est 48h, alors autant faire un joli truc histoire que quelques uns puissent le voir. On se contentait pas de coller quelques affiches sur les panneaux officiels !» explique Thierry, nostalgique. Robert, au volant, ne résiste pas à l’envie de retourner sur les lieux d’un de leurs plus beaux faits d’armes. Il y a quelques mois, un soir, la veille de la visite de Nicolas Sarkozy, ils sont allés se poster à quatre sous un pont sous lequel devait forcément passer le cortège officiel. Armés de pots de peinture et de rouleaux, ils ont badigeonné le pont et le sol d’inscriptions qui n’ont pas beaucoup amusé la quinzaine de militants UMP qui passaient dans le secteur. Thierry raconte que ça s’est terminé avec la police, mais ils ne peuvent s’empêcher de sourire en voyant que le dégage peint au sol tient encore et de rappeler que «de toute façon, on est tous fichés, alors… !»

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Les affiches, pour Robert et Thierry, c’est vraiment important. La colle à papier peint est faite avec application, le listing des panneaux officiels fourni par la préfecture est gardé soigneusement à portée de main. Dans la voiture qui sillonne pendant des heures Clermont-Ferrand et ses alentours, les deux gaillards vont vérifier méticuleusement chaque affiche l’une après l’autre et la remplacer dès que la moindre déchirure est remarquée. Quand on leur demande si ça sert à quelque chose, ils hésitent parfois un peu. Pour Thierry, un tiers des électeurs se décide dans l’isoloir, alors une affiche bien propre, ça ne peut pas faire de mal. Et de toute façon, «ça montre qu’on est là, qu’on milite !»

Au travers des poses clopes, il apparaît assez rapidement que cette campagne les lasse. Ce n’est plus comme avant. Ici, pas de suppléant jeune qui s’amuse à venir coller les affiches, la candidate n’aime pas le collage sauvage et les autres partis n’affichent plus autant qu’avant, à part le Front de Gauche. Juste avant de monter dans la voiture, Robert avait expliqué comment au service d’ordre du PS, on apprend à maîtriser un excité. Ce soir là, sous la fine pluie clermontoise, il n’en aura pas eu besoin. Tout au long de leur échappée, Robert et Thierry n’auront pas croisé grand monde : juste des chats et des quelques voitures anonymes.

«Faut pas rêver, ils iront pas coller !»

La facette émergée du combat politique, c’est la guerre entre les partis : les militants du PS n’apprécient guère ceux de l’UMP et il vaut mieux que ceux du Front de Gauche évitent de rencontrer ceux du Front National. Pour nombre d’électeurs, la politique réside dans un combat d’idées, de solutions qui s’exerce dans le cadre institutionnel. Mais dès que l’on commence à demander à Odile Saugues d’où viennent les coups les plus durs à encaisser, elle répond sans hésiter : «Les coups les plus durs ? Ils viennent de mon camp !»

Et elle n’a probablement pas tort. Pendant toute la campagne, des acharnés ont parcouru toute la circonscription pour coller systématiquement sur ses affiches des autocollants : «la retraite, c’est maintenant !» Odile Saugues a 70 ans, et nombre de socialistes locaux veulent l’investiture dans cette circonscription gagnable. Ces petits autocollants, reprenant la typographie utilisée pendant la campagne électorale de François Hollande ont profondément remué la candidate et son staff de campagne. Qui était derrière ? Probablement des socialistes. Après tout, ce n’est pas si grave, explique Henry : «la plupart des gens pensent que ça fait référence au travail du gouvernement Ayrault sur les retraites…» Peut-être, mais l’esprit qui plane sur la campagne est délétère.

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Il faut faire avec. Composer avec la fédération qui ne diffuse pas les résultats à l’heure, avec les maires des petites communes qui rechignent à défendre la candidate investie, avec les militants qui auraient préféré voir tel ou tel sur les affiches, et avec les anciennes querelles. Ici, à Clermont-Ferrand, c’est toute une génération qui va bientôt partir à la retraite, alors forcément les anciens dossiers ressortent. On suspecte tel ou tel de renier ses convictions et ses valeurs de toujours pour des impératifs électoralistes et démographiques. Souvent, les hommes et les femmes politiques qui sont, en réunion publique, derrière la même table, ne peuvent pas se supporter. Il faut alors forcer le sourire et faire semblant de s’apprécier pour la victoire.

Un lundi soir, au QG de campagne, il a fallu réfléchir à l’organisation du comité de soutien. Certaines éminentes personnalités politiques du coin ont accepté de soutenir la candidate sans que leur présence soit nécessaire tandis que d’autres qui seraient bien utiles rechignent à apposer leur signature. Alors on ajoute les noms à la main, on se demande si tel ou tel n’avait pas dit une fois, à l’oral, qu’il voulait bien soutenir… Une fois la liste dressée, il faut décider du classement des signataires sur le tract d’entre deux tours. Il sera finalement alphabétique : «comme ça Souchon (le Président de la région Auvergne) sera à la fin, c’est un radin !» Odile Saugues finira par mettre tout le monde d’accord : «si on met tous les élus, c’est comme le pudding…»

 

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«Vous, au moins, vous voyez vos rond-points verdir»

Un soir à Sayat, au nord de Clermont-Ferrand, une réunion publique était organisée dans la petite mairie en pierre de Volvic. La réunion avait été annoncée longtemps à l’avance, les colleurs avaient apposé de petites affichettes sur les panneaux électoraux. Pourtant, à 19h, quand la réunion a commencé, Odile Saugues, son suppléant et les maires de deux petites communes n’avaient face à eux que neuf personnes, sûrement toutes militantes au PS.

Alors pourquoi ? Pourquoi ces hommes et ces femmes continuent-ils de croire en la politique, de s’acharner au quotidien pour des idées, des valeurs ? Pour l’argent ? Sûrement pas vu l’investissement et le temps nécessaire pour exister en politique. Pour la reconnaissance ? Elle semble bien mince.

A la fin d’une réunion, Odile Saugues avait attrapé un élu local et lui avait glissé : «vous au moins, vous voyez vos rond-points verdir !» Si un maire peut trouver sa reconnaissance dans la couleur de ses pelouses, où un député peut-il la trouver ? Si c’était dans le taux de participation aux élections législatives, Odile, Henry, Thierry, Robert et les autres doivent avoir la victoire amère.