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L’été n’arrête pas la misère

Les bénéficiaires des Restos du Coeur, à Clermont-Ferrand comme ailleurs, ne touchent pas plus d’aides l’été que l’hiver. Peut-être même moins. Alors, les bénévoles des Restos tentent de pallier du mieux qu’ils peuvent la fermeture estivale de nombreuses structures associatives. Entre doute, incertitude et débrouillardise, reportage au cœur des Restos clermontois.

Il est sept heures et demie. Place des Bughes, dans le centre-ville de Clermont-Ferrand, l’été est là depuis deux semaines déjà. Les bus tournent au ralenti, les parents de l’école du coin ne se sont pas garés sur la piste cyclable et la boulangère s’ennuie. Quelques dizaines de mètres plus loin, Jean-Michel ouvre la lourde porte en fer du principal centre des Restos du Cœur clermontois. Ils sont déjà plus d’une dizaine à attendre patiemment le début de la distribution.

«Alors, chef, qu’est-ce que vous avez en stock ?»

L’hiver, les Restos du Coeur reçoivent une aide alimentaire conséquente de la part de l’Union Européenne. Les livraisons sont planifiées à l’avance et les responsables de centre peuvent savoir exactement sur quelles denrées ils pourront compter. En été, tout change. D’un seul coup, les aides disparaissent. Alors que la majorité des bénéficiaires des Restos du Cœur vivent au chaud, dans des appartements, la disparition du froid serait censée rendre la faim plus supportable. Pour Denise, chargée des inscriptions, l’équation est simple : «En hiver, on a trois possibilités : les dotations minorées, les dotations simples et les dotations majorées. En été, on ne garde que les bénéficiaires qui touchent une dotation majorée, ce qui revient à abandonner les trois-quarts de notre public habituel.» A Clermont-Ferrand, le centre étant important, les responsables ont pris la décision d’aider une fois toutes les deux semaines les bénéficiaires touchant une dotation simple, du moins quand le stock le permet.

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Le stock, c’est la grande inconnue de l’été. La journée commence toujours par un incessant ballet de caddies et autres chariots dans la cour du centre, sous les yeux des bénéficiaires. Les portes des deux réserves sont grandes ouvertes et les boîtes de conserve s’empilent une à une dans un équilibre précaire. Les bénévoles qui s’activent disposent d’une petite heure pour regarnir les étagères, et quand les armoires frigorifiques sont vides, il faut s’en remettre à l’incertitude de la ramasse.

Cette ramasse, c’est un des fleurons des Restos du Cœur clermontois. Le principe est simple : une équipe sillonne toute la matinée les grandes surfaces clermontoises et récupère les invendus et autres produits proches de la péremption. Les camionnettes ont bien vingt ans, la peinture n’est plus très fraîche et le moteur ronfle un peu, mais les deux bénévoles de service ce matin là sont des passionnés : «récemment, les Restos ont fermé quelques jours, le temps de mettre en place la campagne d’été, mais nous, on a continué, et on distribuait à d’autres associations, histoire de pas interrompre les bonnes habitudes…» explique Roger, badge des Restos épinglé sur sa veste du club de foot du quartier.

La camionnette de la ramasse, c’est le règne de l’incertitude. Un matin, elle arrivera vide, et le lendemain, pleine à craquer, à tel point que plusieurs rotations ne suffiront pas. On y trouve des légumes plus ou moins mûrs, du pain, des viennoiseries… Le tout traverse la cour en un clin d’œil et est dispersé selon une méthodologie infaillible : les croissants et autres pains au chocolat vont au bar, qui sert un petit déjeuner à ceux qui le souhaitent, les yaourts et produits frais sont vérifiés un à un tandis que les cageots de légumes s’empilent devant l’étagère concernée.

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«Mais madame, vous, vous êtes du mercredi !»

Quand les boîtes sont alignées, que l’ordinateur qui sert à vérifier les inscriptions est allumé et que la cafetière s’est décidée à fonctionner, la porte s’ouvre. Pendant un peu plus de trois heures, plus d’une centaine de personnes va défiler le long des comptoirs blancs derrière lesquels sont postés les bénévoles. L’été est là, chacun prend son temps, les enfants sont en vacances et s’amusent comme ils le peuvent au milieu des caddies et des litres de lait. «Par rapport à l’hiver, explique Roger, ça n’a pas grand chose à voir : il y a moins de monde, l’esprit est plus détendu, et les visages reviennent plus souvent.» Assis au bar, certains bénévoles prennent le temps de discuter autour d’un café avec les bénéficiaires. Ici, la grande majorité du public est en situation irrégulière, et trouver un professeur à la retraite pour aider dans les démarches, ça ne se refuse pas. Alors, les bénévoles expliquent, répètent, passent des coups de fils et échangent les bonnes adresses.

Mais les équipes ne tournent pas beaucoup. Chaque matin, aux Restos, les mêmes têtes réapparaissent. Au lieu d’aller voir les petits-enfants ou de profiter des vacances, beaucoup de bénévoles ont fait le choix de rester sur l’agglomération clermontoise et de pointer chaque matin à la distribution. Sans eux, la machine se grippe, laissant des centaines de personnes sans ressources. Cette force de conviction qui les conduit à se lever, trois fois par semaine, ils la trouvent dans leur conception d’une société plus solidaire, moins égoïste, et se disent qu’eux aussi «ils auraient pu y être». L’hiver, la situation n’est pas la même : les bénévoles sont plus nombreux et d’autres structures associatives peuvent accueillir le trop plein de bénéficiaires et éviter que la situation ne se complique.

En ce jeudi de juillet, alors que la pluie s’écrase sur les poubelles de la cour des Restos et que les traces de pas boueux se multiplient sur le carrelage, la lassitude se fait sentir. Solange, chargée de vérifier que les bénéficiaires sont bien inscrits et qu’ils se présentent à la date qui leur a été attribuée, répète la même phrase depuis le début de la matinée : «Mais Madame, vous, vous êtes du mercredi !». Solange n’est pas méchante, alors elle laisse passer. Une fois, deux fois, dix fois. Elle devrait faire le contraire, elle le sait, mais elle n’en a pas le coeur. Chacun a son excuse : ici un rendez-vous médical, là un réveil qui n’a pas sonné. Solange coche la case sur l’ordinateur, soupire, et tant pis pour les stocks.

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«Ça va exploser, c’est sûr, ça va exploser !»

Jean-Michel est un ancien Michelin. Depuis sa retraite, il consacre une grande partie de sa vie aux Restos du Coeur. Chaque jour, il ouvre les portes, trimballe des chariots de crèmes dessert ou de chou-fleurs et discute avec les uns et les autres. Il y a quelques années, il a insisté pour que les bénévoles saisissent les présences des bénéficiaires sur l’ordinateur. Alors, quand il a un instant, il se poste derrière l’écran et jette un coup d’oeil aux statistiques de la journée. Dès le début de l’été, il a compris que les Restos du Coeur ne seraient jamais plus comme avant. Un matin, alors qu’il pousse une cargaison de courgettes, il s’arrête et explique : «Cet été, par rapport à l’année dernière, les inscriptions ont augmenté de 70%. Si je me fie aux modèles des années précédentes, ça veut dire que le public de la prochaine campagne d’hiver va doubler.» Et si la population accueillie double, il sera impossible d’y faire face. Les locaux, pourtant neufs, ne pourront pas supporter une telle hausse, et de toute façon, «il n’y aura pas assez de bénévoles, continue Jean-Michel.

Jean-Michel et ses courgettes reprennent leur route. L’ensemble slalome entre les poussettes et les jouets égarés, évite les ornières de la cour et entre dans le bâtiment. Mais Jean-Michel reste pensif. Dans la queue, des dizaines de personnes patientent, souvent en silence. Les enfants sont nombreux, les parents ne parlent pas français.

Quand Jean-Michel n’est pas aux Restos, il est généralement dans un rassemblement de soutien aux sans-papiers. Alors il est en sûr, il n’est pas raciste. Mais là, il ne comprend pas : «une bonne partie des bénéficiaires veulent s’en sortir : ils profitent des cours d’alphabétisation, demandent de l’aide pour leurs démarches administratives, mais une autre partie arrive sans un mot, attrape son colis et repart aussi sec. Le problème, c’est que les enfants deviennent français, et moi je ne sais pas quoi faire…» Entre le rôle social des Restos du Coeur et l’assistanat industriel, il y a un pas que Jean-Michel espère ne jamais devoir franchir.

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Ce midi, comme depuis des années, Jean-Michel refermera la lourde porte en fer. Il sait qu’il la rouvrira la semaine prochaine. Il sait aussi que les bénéficiaires seront sans cesse plus nombreux et qu’il aura de plus en plus de mal à y faire face. Mais en repartant, il pensera à ceux qui sont venus, et qui ont réussi à s’en sortir. Il aura peut-être aussi une pensée pour Christophe, bénéficiaire devenu bénévole, parti avec son fils voir si le soleil de Marseille brillait plus que celui de Clermont. Les Restos du Coeur ne portent peut-être pas si mal leur nom.